Entre 2015 et 2024, la quantité de monnaie en circulation dans la zone euro a augmenté d'environ 60 %. Sur la même période, les prix à la consommation ont pris un peu plus de 20 %, les prix de l'immobilier autour de 30 %, et un portefeuille d'actions européennes dividendes réinvestis a à peu près doublé. Même monnaie, même période, mais des effets très différents selon l'endroit où l'on se tenait. Ce n'est pas un hasard : c'est un mécanisme décrit il y a près de trois siècles, et qui explique une bonne partie de la montée des inégalités patrimoniales — l'effet Cantillon.
Richard Cantillon (vers 1680–1734) est un banquier irlandais installé à Paris, qui fait fortune — puis se retire à temps — pendant la bulle de la Compagnie du Mississippi de John Law, la première grande expérience européenne de monnaie papier. Son Essai sur la nature du commerce en général, publié après sa mort en 1755, contient une observation que les économistes de son temps avaient ratée : quand la quantité de monnaie augmente, tous les prix ne montent pas en même temps ni dans les mêmes proportions. La monnaie nouvelle entre dans l'économie par un point précis, et se diffuse de proche en proche. Ceux qui la reçoivent en premier dépensent à des prix encore anciens ; ceux qui la reçoivent en dernier subissent des prix déjà montés sans avoir touché un centime de plus.
L'idée est banale une fois énoncée. Ses conséquences ne le sont pas : l'inflation n'est pas une hausse uniforme des prix, c'est un transfert de richesse des derniers receveurs vers les premiers.
La monnaie n'est pas une quantité fixe que l'on se partagerait. Elle est créée en permanence, par trois canaux principaux.
Contrairement à l'image du banquier qui prête l'argent des déposants, une banque commerciale crée la monnaie qu'elle prête. Quand elle t'accorde un crédit immobilier de 250 000 €, elle inscrit 250 000 € sur ton compte et une créance de 250 000 € à son actif : la monnaie vient d'apparaître par une écriture comptable. Elle disparaîtra au fil des remboursements. Environ 85 à 90 % de la monnaie en circulation est de cette nature — de la monnaie scripturale née d'un prêt. La masse monétaire croît donc tant que les nouveaux crédits dépassent les remboursements, ce qui est le cas presque chaque année.
La BCE ne prête pas aux ménages, mais elle fixe le prix auquel les banques se refinancent (les taux directeurs) et, depuis 2015, elle a acheté massivement des obligations d'État et d'entreprises avec de la monnaie créée pour l'occasion — l'assouplissement quantitatif. Son bilan est passé d'environ 1 500 milliards d'euros en 2008 à près de 8 800 milliards au pic de 2022. Cette monnaie n'arrive pas sur ton compte : elle arrive sur celui des vendeurs de ces obligations, c'est-à-dire les banques, les assureurs et les fonds.
Quand l'État dépense plus qu'il ne prélève, il emprunte. Ses obligations sont achetées par les banques — avec de la monnaie qu'elles créent — puis, souvent, revendues à la banque centrale. Le déficit public est ainsi, indirectement, un canal de création monétaire : la dépense publique injecte dans l'économie une monnaie que personne n'a épargnée au préalable.
Masse monétaire M3 de la zone euro : environ 4 500 milliards d'euros à la création de l'euro en 1999, environ 16 000 milliards en 2024. La production réelle de biens et services n'a pas été multipliée par 3,5 dans l'intervalle — loin de là. La différence est allée quelque part.
C'est le cœur de l'effet Cantillon : la monnaie n'est pas déposée uniformément dans les poches de chacun, elle entre par des portes précises puis circule de main en main. À chaque étape, le receveur dépense ou investit, et c'est cette dépense qui fait monter les prix des biens qu'il achète. Le suivant arrive donc face à des prix déjà relevés.
| Rang | Qui reçoit la monnaie nouvelle | Ce qu'il en fait | Prix rencontrés |
|---|---|---|---|
| 1 | Banques, fonds, assureurs (contreparties de la banque centrale) | Achètent des actifs financiers | Anciens |
| 2 | État et grandes entreprises (emprunteurs à bas taux) | Dépenses publiques, rachats d'actions, acquisitions | Anciens ou à peine relevés |
| 3 | Emprunteurs immobiliers, entreprises financées | Achètent des biens, investissent | Actifs déjà en hausse |
| 4 | Fournisseurs et salariés de ces acteurs | Consomment | Biens de consommation en hausse |
| 5 | Salariés à revenu fixe, retraités, épargnants sur livrets, locataires | Subissent | Nouveaux, sans revenu supplémentaire |
Deux choses à retenir de ce tableau. D'abord, les prix des actifs (actions, obligations, immobilier) montent avant les prix des biens de consommation, parce que les premiers receveurs sont des acheteurs d'actifs — c'est pour ça que l'indice des prix à la consommation peut rester sage pendant des années alors que l'immobilier et la bourse s'envolent. Ensuite, le délai entre l'entrée de la monnaie et son arrivée dans les salaires se compte en années : le temps que les prix aient monté, que les entreprises constatent leurs marges, que les négociations salariales aboutissent. Pendant ce délai, le salarié à revenu fixe paie déjà plus cher.
Une année où la masse monétaire augmente de 8 %, avec des prix d'actifs qui montent de 10 % et des prix à la consommation de 4 %. Alice détient 300 000 € d'actions et d'immobilier, avec 150 000 € de crédit restant dû à taux fixe. Bruno a 40 000 € sur un livret rémunéré 2 % et un salaire non revalorisé. Chloé est locataire, sans épargne, salaire non revalorisé.
| Personne | Effet sur le patrimoine | Effet sur le pouvoir d'achat | Bilan réel |
|---|---|---|---|
| Alice (actifs + crédit) | +30 000 € de valeur ; dette de 150 000 € allégée de 4 % en termes réels (≈ 6 000 €) | −4 % sur sa consommation | Nettement gagnante |
| Bruno (livret + salaire) | +800 € d'intérêts, mais −1 600 € de pouvoir d'achat sur ses 40 000 € d'épargne | −4 % | Perdant : taux réel négatif |
| Chloé (locataire, sans actif) | Rien | −4 %, plus le loyer qui suit les prix | Perdante, sans coussin |
Aucune des trois n'a reçu directement un euro de monnaie nouvelle. Le transfert s'est fait par quatre phénomènes distincts :
Le mouvement FIRE consiste à remplacer un revenu du travail par un revenu du capital. Autrement dit, à passer du rang 5 du tableau au rang 3, voire au rang 1. Quatre conséquences pratiques.
La promesse d'une monnaie à quantité fixe, que personne ne peut créer par une écriture comptable, est une réponse directe à l'effet Cantillon — et c'est l'argument principal de ses partisans. Deux réserves, sans trancher le débat : un actif dont le cours peut perdre 60 % en un an protège mal du pouvoir d'achat à court terme, quelle que soit sa rareté ; et une allocation raisonnable, si tu en veux une, se mesure en pourcentage à un chiffre du patrimoine, pas comme substitut à l'épargne de précaution. Le simulateur « Et si j'avais investi en bitcoin ? » montre autant les multiples spectaculaires que les années où le cours a fait le chemin inverse.